"Je veux bien vous épouser si vous me le demandez gentiment..."

Publié le par 2047.over-blog.com

 

     poster_enfantzigzag2.gif

 

On a beaucoup entendu parler d'Une femme fuyant l'annonce de David Grossman cette année, ce gros livre alléchant (miam miam diraient certaines !) m'attend sur ma table de nuit, mais j'ai d'abord voulu aller voir ailleurs, avant, et c'est peu dire que je n'ai point été déçu. Avec L'enfant zigzag, j'ai lu un des livres les plus chatoyants et intelligents sur l'enfance, l'identité, la famille et surtout l'aventure...découverte d'un auteur, très probablement.

 

S'il y a bien une chose qui me met souvent mal à l'aise, c'est la représentation de l'enfance dans certains arts, notamment le cinéma et la littérature. Bizarrement, la BD et la chanson me semblent échapper un peu à cela, sans que j'en comprenne les raisons. Bref, un enfant au centre d'un récit me fait trembler, de peur de l'échec de la représentation. Innombrables sont les réussites, mais à chaque fois la même crainte.

David Grossman ici attaque la question frontalement: récit rétrospectif à la première personne ,de l'année, ou plutôt de la semaine d'un jeune israëlien de bientôt treize ans, à l'orée de sa bar-mitzvah. Il est dans un train, nous parle un peu de son père et de Gaby sa belle-mère, de cet oncle chez qui il est envoyé et qui lui fait peur, de cet événement à venir, et de sa mère morte quand il était très petit et dont il ne sait presque rien. La langue est vive, adaptée: ce garçon est intelligent mais pas singe-savant, sa vie est relativement "normale", et puis un étrange ballet va se dérouler sous ses yeux: un policier (comme son père) et un brigand s'assoient à ses côtés, puis échangent leurs rôles avant de le saluer: du théâtre ? une farce ? En tout cas un événement spectaculaire qui amène Nono Fayerberg à s'interroger aussitôt: que se passe-t-il ? Qu'était cela ? Que suis-je en train de vivre ? Qu'est-ce que cette existence ?

Dès lors, et on n'est qu'aux premières pages, la machine va s'emballer, follement: l'heure des aventures a sonné: car c'est là je trouve géniale l'idée de David Grossman: faire vivre à un (encore un peu) enfant des choses incroyables mais crédibles, de l'échevelé pour métaphoriquement l'amener à démêler l'écheveau de sa propre existence. Roman initiatique au souffle démesuré, le sourire aux lèvres pour affronter toute la crudité de la vie, roman réaliste suggérant sans cesse que le romanesque l'emportera, chaque chapitre, jusqu'au "trop c'est trop" nous emmène ailleurs que là où nous pensions arriver, et c'est dans le sillage de cet enfant qu'on creusera sans fin les questions de l'identité, de la construction et de la famille, quitte à appartenir à la plus joyeuse des contradictions humaines: unir les contraires les plus impensables, s'apercevoir que tout aurait été prévu de très longue date et que lui en ignorait tout.

Je ne dirai donc pas tout ce qui se passe: mais un message étrange lui parvient après ce ballet de policier-brigand-acteurs (?).  Il a soudain rendez-vous avec un inconnu dans ce train, qu'il identifiera sans indice en lui posant la question: Qui suis-je ? Et miracle, cela s'avèrera vrai. Dès lors,  c'en est fini du programme et de la visite à l'oncle, entre conduire le train, l'arrêter au milieu de nulle part puis fuir déguisé en fille dans une voiture postée là comme par enchantement, le jeune Fayerberg va en deux jours vivre plus, différemment et mieux que jamais, notamment parce que cette fuite en avant va l'amener enfin derrière: ce temps étrange, le passé, cette femme absente, sa mère, et plus encore: découvrir enfin la réalité profonde de son présent.

Pendant tout ce temps, il y en a un qui, sourire aux lèvres et coeur battant ,retrouve ou découvre une sensation oubliée par l'âge: le lecteur, médusé, se rappelle et par identification vit ce que seule l'enfance autorise: la croyance aveugle en l'impossible, le charme de l'improbable vécu pleinement. Entre la trépidence des aventures et la teneur folle des révélations, ce livre bouillonnant émeut, réapprend le désir d'évasion et de magie, et enrichit miraculeusement la pensée. C'est un livre qui donne la plus fervente des fois: celle en l'être humain et en ses capacités infinies à (re)créer l'enchantement. Un lien entre enfance et adulte. Comme un élan, les yeux brillants.

 

"Papa respirait de plus en plus vite dans mon dos. Je crus qu'il allait exploser. Félix s'inclina au-dessus de moi en souriant. Il commença par me gratifier de son sourire magnétique habituel qui enluminait le monde de bleu mais y substitua bien vite un autre, modeste et sincère, celui-là.

"On s'est bien amusés, hein ?"

Je hochai la tête.

"Il n'y en a pas deux comme toi, de la graine de criminel avec un coeur d'or. Quelle salade ! Maintenant que je t'ai vu, je suis comblé. Je suis sûr que quelque chose de Félix te survivra." Il se frotta le nez. Ses yeux s'ourlèrent de rouge. "Bon, ça suffit ! Je file. J'ai deux ou trois choses urgentes à régler. Qui sait si on se reverra ? Tu rencontreras peut-être un jour Grand-Père Noah dans la rue, qui sait ? Tout est possible en ce bas-monde. Le principal, c'est qu'on se soit rencontrés tous les deux." Il effleura du bout des doigts l'épi d'or suspendu à mon cou, comme pour un dernier adieu. "Et puis Lola veillera à ce que tu ne ressembles pas trop à Félix. Juste un peu. Assez pour que tu te rappelles qu'il n'y a pas que des lois assommantes dans la vie et que tu peux faire aussi ce qui te chante." Il se pencha davantage et, sans crier gare, il m'embrassa sur le front.

"N'oublie pas, Nono, la vie n'est qu'une pâle lueur dans les ténèbres. Tu as eu de la chance de voir de près la lumière de Félix briller dans le monde".

Un éclair bleu, et il disparut."

 

Evidemment après on sautille avec Low in the sky... 

 

 

Commenter cet article