La guérilla a commencé, et j'y étais

Publié le par 2047.over-blog.com

 

Il est bientôt 1h du matin, je sors du cinéma, et je me demande si ce qui vient de se passer est seulement possible...

 

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Pour une fois, dans la lutte constante entre la légende et la réalité, c'est quand même, enfin, la légende qui gagne, mais à quel prix.

Alors on commence par la réalité, abjecte: un film sorti la semaine dernière, pour lequel il faut chercher si on veut être au courant. Et surtout pour moi une première: à Bordeaux, avec tous nos cinémas, et même dans les cinémas des villes autour, le film ne passe nulle part. Incompréhensible. Et scandaleux. Puis stupeur: huit jours après sa sortie, le film passe enfin, chez ces voyous de l'UGC, avec peu de séances. Pas le choix, j'y vais, me ruine chez ces voleurs, puis nouvelle stupeur: le film, français, est diffusé avec des sous-titres pour malentendants. Entièrement. Alors deux possibilités: soit c'est un coup du réalisateur, pour que son film soit vu par tous ceux qui le veulent, et alors je m'incline. Soit ces salauds de distributeurs ont volontairement choisi cette version, pour pilonner le film. Car avouons-le, pendant un long moment, c'est très dur de suivre pleinement un film qui ne fait que parler, pendant 2h15, avec des sous-titres redondants. En tout cas, ça ressemble fort alors à ce que cherche le film: la guérilla.

 

Maintenant, la légende: j'entends par hasard parler du film à la radio, c'est Laure Adler qui en quelques secondes pose le postulat: un ovni dans le cinéma français surgit de nulle part, un film avec des acteurs je crois non-professionnels, réalisé par Djinn Carrénard, un inconnu de 28 ans (je crois - je ne veux rien vérifier, c'est le propre d'une légende), tourné avec 150 euros de budget, et dit-elle c'est sublime, trois histoires d'amour fou comme on en a rarement vu. Moi, il ne m'en a pas fallu plus. Cela s'appelle l'aurore.

Deuxième étape: une autre émission d'une heure sur le film, entendue partiellement par hasard à nouveau, et le discours d'un cinéaste au langage truffé de "tu vois", qui balance quinze idées par phrase et semble hanté par ce qui ressemble à de la foi, dans le cinéma, dans sa démarche, dans son film. Une apparition, clairement. Des histoires racontées par lui, et ses acteurs, absolument impensables, sur sa façon de tourner, sur leur intégrité, sur à nouveau leur foi. Et cette guérilla (ainsi nomme-t-il sa distribution) qui refuse tout compromis: si un seul distributeur lui demande la moindre modification, ou évoque le "problème" de la durée de son film, il ne répond rien et s'en va. Son but ? Le film fini, il a loué une salle à Paris, pour que lui et son équipe, et leurs amis, voient le film. Et c'est tout. Bilan: la salle était comble. Et le film sera distribué. J'ai encore les larmes aux yeux en me rappelant le récit bouleversant et si drôle et beau d'une des actrices racontant leur périple à Cannes, dans cet autre monde auquel ils ne cherchent absolument à appartenir, pas le leur. Cela s'appelle l'intégrité.

 

Et enfin, ultime étape de la légende, le film. Je l'ai vu. J'en sors. Et je suis suffoqué. Dépassé, débordé, tellement perdu que je n'arrive plus à me retrouver. Incapable d'en parler, de raconter, d'expliquer. Comme un rêve traversé, mais en bien mieux.

Alors oui probablement trois histoires, qui parfois, peu, se croisent. Trois histoires d'amour fou ? Oui sûrement, au sens presque surréaliste du terme: le dépassement, l'écrasement, le survol, la libération des limites. Mais surtout, la naissance en direct, sous nos yeux effarés et incapables de tant suivre, d'un cinéaste hors-normes, d'un cinéma effectivement ovni, tant en France que sur tout autre territoire. Moi, je ne peux que relier ça à Rimbaud. Le même geste excessif, démesuré, de tout redéfinir dans une langue autre, pourtant qui n'est autre que la nôtre. C'est sur, une telle fièvre, ça laisse des traces, on pourra y trouver des longueurs ou des tics, mais moi rien de tout ça je n'aurais su voir, car j'ai plongé tête baissée dans une immersion, et ça ressemblait fort à un bateau ivre. Et l'ivresse ça en fait trop parfois, mais c'est le privilège trop rare de l'ivresse. Aucune demie-mesure, tout à fond, tout au-delà, tout trop et c'est justement sur cette nouvelle mesure qu'il faut avec ce film se hisser. Ca élève et ça emporte loin, et c'était même pas possible d'envisager qu'à un moment ça s'arrête.

Je sais pas quoi dire: que ça parle tout le temps, avec un vrai language d'aujourd'hui,  constamment en action,  oui il y a peut-être des traces de Rohmer là-dedans, mais réinventé, pulvérisé par la foi de Djinn Carrénard, qui serait d'origine haïtienne et j'en sais pas plus.

C'est des personnages beaux, par leur façon de vivre, à couper le souffle, c'est un scénario qui nous plonge en une seconde dans la chair des histoires, nulle présentation, nulles explications, juste les bouillonnement,s juste l'essentiel toujours. C'est aussi une mise en scène explosive, des idées qui jaillissent constamment, avec sûrement plein de traces d'autres cinéastes mais trop remodelées et assimilées pour qu'on y voit qu'un seul mec: Djinn Carrénard, qui filme comme si le cinéma venait de naître. C'est des éclats, de la tendresse, des affrontements, de la castagne en mots, des situations paroxystiques tout le temps: l'urgence, la fièvre, et malgré tout ça, toute cette chair fiévreuse d'histoires, une impensable profondeur d'analyse, avec au centre et à la fin cette mystique omniprésente qui me dépasse encore, car il y en avait trop pour mon petit cerveau. J'ose le dire: je crois que c'est le film le plus philosophique que j'ai vu depuis longtemps, sans même comprendre la moindre idée qu'il m'a proposé. C'est aussi le contraire de l'esbrouffe: il ne s'y croit pas, il n'en met pas plein la vue, il ne surjoue pas l'auteur: il est tout simplement là, avec son film, parce qu'il n'aurait pu faire autrement. Il s'impose, juste parce qu'il existe. Et après ça, tout vacille, tout recommence, tout doit reprendre, mais il y a tant de changements que c'est comme une vraie révolution: on est toujours là, mais on ne reconnaît plus rien. J'ai vécu ça, et j'y crois toujours pas. Donoma. La guérilla de l'intelligence vient enfin de commencer, j'ai trouvé mon camp.

 

Monsieur Arthur Rimbaud, sois rassuré: ça y est, quelqu'un t'a vraiment enfin écouté et compris: au cinéma, l'amour vient d'être réinventé. Ca s'appelle Donoma.

 

 


 

 

 

 

 

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