Meet me in Mitte

Publié le par 2047.over-blog.com

Quitte à partir en Allemagne, autant remplir le sac de livres allemands...

 

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"On ne peut pas vraiment aimer ce que l'on n'a pas vu de ses propres yeux ni serré dans ses bras; même la nostalgie n'est qu'une forme de solitude qui s'exhale et se vide de sa substance..."  Oh attention une femme géniale écrit !

Et puisque c'était un voyage, on commence avec un récit de voyage, Les quarante colonnes du souvenir, fort court mais diablement dense, celui d'Annemarie Schwarzenbach qui accompagna en 1939 la géniale Ella Maillart (qu'on avait découvert ébloui et par hasard dans une expo de la Base Sous-Marine, décidément l'Allemagne est partout) lors d'un périple en Afghanistan. Deux femmes au bout du monde (du leur), et une cinquantaine de pages écrites par la première, avec photos en prime, pour évoquer dans une prose foudroyante ses doutes, ses découvertes (mais on est trèèèèès loin du récit de voyage, là c'est plus une vision lors d'un voyage) et ses angoisses (la dame tente de se libérer de l'héroïne et voit le monde au loin s'enflammer - elle devra y retourner). Donc, cinquante pages brûlantes et fiévreuses d'une auteure pour moi inconnue, dont je vais très vite prolonger la découverte. Aussi bien qu'un voyage !

"Je n'ai pas appris grand chose de nouveau, mais j'ai tout vu, tout vécu dans ma chair - et au coeur même des contrées désertiques de Lataband, je n'ai ressenti que la douleur figée des adieux"

 

Autre découverte majeure, Karl-Heinz Ott qui avec Que s'ouvre l'horizon livre un roman puissant, lui aussi plutôt court mais ô combien marquant. Sur le point de perdre sa mère, le narrateur s'interroge sur ses origines, un village allemand perdu dans la campagne, et surtout sur le poids, le passé et le destin de ces lieux, de leurs façons de vivre. Le constat est clair: un monde a disparu, mais ce monde n'est nullement regretté, il est juste disséqué intellectuellement et sentimentalement avec une précision, une crudité et une richesse totales. Alors oui, ça rigole pas des masses ici (pas grave, on a la vie pour ça), mais par contre ça fascine et ça émeut constamment. Là aussi, à peine l'ouvrage fini, c'est vite vite un autre car cet auteur là semble aussi majeur que la dame précédemment citeé. Double-bingo allemand !

"Quand on regarde en arrière, tout devient insaisissable, et seuls quelques événements se détachent de l'image sans cadre de la vie en commun. Non seulement rien d'entier ne se révèle, mais certains événements qui s'illuminent brusquement disparaissent à nouveau et redeviennent inaccessibles.

Les images des souvenirs s'assemblent en mosaïques qui changent insensiblement et passent à côté de ce qui a été, exactement comme les photos de famille avec lesquelles on tentait d'arrêter le temps. Peut-être ce qui apparaît à la mémoire comme le passé est-il une peinture rétrospective dans laquelle le vécu et l'invention se mêlent indistinctement. Il m'arrive de penser qu'il y aurait plus de justice vis-à-vis du temps révolu à le laisser dans un brouillard opaque qu'à chercher des particules de souvenirs qu'on gonfle en événements exemplaires, représentatifs de l'ensemble. Tout souvenir repose sur la croyance problématique que cela a effectivement été ainsi autrefois. Les souvenirs réveillent des expériences intimes que chacun a vécues différemment.

Le réel rongé par le temps ne se laisse pas raconter, ou différemment chaque jour, ou sans cesse différemment par chacun. Tout regard est injuste, car il est contraint, pour s'orienter, de laisser de côté une infinité de choses. La mémoire ne sait pas si elle conserve ou invente le passé, si elle se souvient ou recouvre ce qui est derrière nous sous des représentations rétrospectives.

A ces pensées il peut y avoir une suite, telle que voir toutes ces choses autrement, et même en voir d'autres."

 

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Et en express, trois BD qui ont beaucoup de points communs pour finir, sauf leurs histoires: trois auteurs partis de pas grand chose et désormais confirmés, trois auteurs que je suis depuis bien longtemps désormais (gloups, on vieillit...), et trois auteurs qui arrivent à se renouveller avec intelligence et sensibilité, donc trois BD à lire absolument (et en plus elles sont chacune bien grosses !).

Cyril Pedrosa, découvert grâce à Dominique A (toujours de très bons conseils, au passage) avec l'extraordinaire Trois ombres, change avec finesse et justesse de genre et de style avec Portugal, chronique sensible et ultra-attachante de la dérive tristoune d'un auteur de BD vers un retour progressif aux plaisirs et à l'acceptation grâce à un détour par le Portugal puis par le passé. Douce-amère, magnifique et très dense, c'est ma préférée des trois, un (auto?)portrait hyper attachant et ne rechignant jamais face à la complexité. BD du mois (passé !)

 

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Le cas Craig Thompson reste toujours pour moi épineux: j'avais lu Blankets dès sa sortie, persuadé qu'il allait s'additionner à mes découvertes de cette époque effervescente, et puis non, j'avais trouvé ça trop classique, pesant, rasoir avec ses considérations religieuses, et depuis je dois le relire car je pense m'être trompé, mais je le fais jamais !...Un américain à Paris m'était tombé des mains après quelques pages, d'un classicisme voire un clichétisme (??!!) désespérant...et puis Habibi m'a enfin ravi et il était temps: énorme aventure flamboyante dans un Orient autant fantasmé que mythique, une construction savante et subtile, des dessins très beaux, ça part dans tous les sens mais c'est très bien ainsi, un seul défaut: pfiou faut vraiment arriver à la porter quand on la lit, un très gros volume là !

 

Etienne Davodeau est lui aussi un auteur classique, avec tous les avantages et les limites que ça peut parfois entraîner: passionnant dans Rural ! et Les mauvaises gens, plus plat et somnifère dans Lulu femme nue, mais intelligemment relancé ici avec Les ignorants, qui raconte sa rencontre avec son voisin viticulteur et leur deal: chacun découvre le métier de l'autre en le pratiquant ou en assistant à certains aspects de son travail. Alors forcément c'est classique et un peu répétitif, mais c'est aussi amusant, intelligent et ouvert: une belle découverte, qui ne révolutionne rien, mais parfois faut bien s'accorder le temps de savourer l'état des choses...

 

On reste dans les hommages à l'Allemagne avec mon film fétiche de Fatih Akin ,Head-on, et en prime mon extrait préféré (je veux dire: un des préférés de ma vie de spectateur, sans hésiter)...sauf que faut soit parler allemand, soit lire le turc, je fais aucun des deux mais moi j'ai le DVD avec sous-titres français...scène cultissime chez moi...(grrr en prime qualité d'image pourrie)

 

 

 

 

 

 

 

 

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Laeti 27/02/2012 14:57

Pour ma part, j'emmène La trilogie berlinoise de Philip Kerr dans ma valise pour Berlin. J'ai déjà lu le premier tome il y a quelques temps mais pas les deux autres. Cela va être parfait dans le
train que nous prendrons pour arriver dans la capitale allemande, et ensuite sur place.
Moi aussi, souvent je m'emmène des romans en rapport avec le lieu où je pars, ou en rapport avec le voyage tout court. L'autre roman qui m'accompagnera durant ce voyage sera d'ailleurs L'usage du
monde de Nicolas Bouvier, grand voyageur devant l'éternel...