Une vie dans leurs pages

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Décembre qui s'en vient, et un traditionnel petit tour du monde en BD pour attaquer la fraîcheur...

 

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Première étape: l'Espagne et le Mexique. L'art de voler de Kim & Antonio Artarriba reste le souvenir marquant de ces dernières semaines: l'auteur y évoque les 90 années vécues par son père avant son suicide, geste qui justement rythmera les étapes de cette vie: extrêmement dense, celle-ci démarre dans la campagne espagnole, traversera la guerre contre Franco qui occupera une grande partie du livre, mais justement ne s'arrêtera pas à l'historique puisqu'il s'agit d'une vie. Et dès lors cette BD va raconter l'après-défaite sur des dizaines d'années, et s'avérer un document précieux doublé d'un récit plein de souffles, d'espoirs et de luttes. Entre la fresque et l'intime, évitant tout didactisme ou leçon récitée, s'attardant sur la dépression de fin de vie pour des moments absolument angoissants (ainsi parfois jamais on ne s'apaise ?), cette BD qui préfère la flamboyance à la tristesse est une réelle surprise, une lecture indispensable, tant culturellement qu'humainement. Du grand art.

 

Du Mexique ensuite il sera question pour le premier acte de ma réconciliation avec la collection l'Association, non que je leur en voulais, mais voilà bien longtemps que je n'avais vu fleurir tant de BD passionnantes chez eux. Alors deux auteurs, Baudoin et Troub's, se partagent le récit de leur voyage dans le coin le plus terrifiant du Mexique: Ciudad Juarez. Hum, le journal de voyage, genre éculé de la BD contemporaine ? Eh bien après le choc du Voyage en Italie de David B il y a quelques mois (cf; ancien blog), et avant très probablement le plaisir du nouveau Guy Delisle en Palestine, j'avoue que le genre se porte finalement très bien avec Viva la Vida. Outre l'intérêt d'une BD à deux regards (chacun dessine ses pages), il y a la réelle beauté graphique complémentaire, et surtout l'épaisseur du lieu et des vies croisées. Clairement, là-bas, c'est l'enfer (très proche du polar Tijuana Straits dont je parlais ici il y a peu), alors les deux auteurs ont voulu connaître, un peu naïvement, les rêves des habitants. Entre galerie de portraits attachants, et anecdotes du quotidien aussi effrayantes que cherchant l'optimisme (la fin est remarquable), cette chronique âpre se révèle passionnante de bout en bout, et rappelle combien la BD peut servir à révéler judicieusement le monde. Coup de coeur.

 

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Et coup double pour l'Association avec la lecture de l'excellent Jeanine de Matthias Picard qui comme son prénom l'indique nous emmène en France. Cette Jeanine n'est autre qu'une voisine de l'auteur qui, visiblement intrigué par sa personnalité, l'interviewe pour qu'elle évoque sa vie. Là encore nous sommes dans un grand classique de la BD contemporaine, mais là encore le trait, la construction et surtout la personnalité de Jeanine vont emporter toute réserve. Prostituée de soixante ans environ, Jeanine refuse tout misérabilisme, et évoque son existence sans réticence aucune, et sans exhibitionnisme non plus, avec beaucoup d'humour, de gravité et de malice, avec peut-être aussi, peu à peu certains doutes s'installent, une certaine dose de déformation de la réalité. Quoiqu'il en soit, c'est à la fois un portrait de femme, un destin que les marges appellent sans qu'elle ne le cherche nullement, un combat aussi pour sa profession (qu'elle aura exercée entre plusieurs autres), une histoire des relations homme-femme qui fait un lointain écho de l'esthétisé Apollonide de Bonello dont je parlais il y a quelque temps, et finalement un portrait d'une géniale mamie, pleine d'humour, de naïveté, de tendresse, de compassion et de provoc. Là encore, je l'ai commencé avec quelques réticences, vite balayées par ce livre irréprochable. L'Association is back !

 

On reste en France pour Les Mohamed, de Jérome Ruillier, qui n'est autre que l'adaptation du livre et du documentaire de Yamina Benguigui, Mémoires d'immigrés. Gloups me suis-je dit en voyant la BD, j'ai toujours pas vu ce documentaire et je m'en mords les doigts. Alors je me rattrape avec la BD qui en tant que telle n'a rien de bien original, mais qui, puisant dans la parole de ces générations muettes presque toutes leurs vies, ressucite un passé peu connu et surtout peu évoqué. Aussi, même si je pense que l'objet a peu d'intérêt si on a vu le documentaire, eh ben quand on connaît pas, on dévore le livre en une soirée, parce que ces vies sont fragiles, souvent détruites, donc touchantes, et terrifiantes quand on voit combien elles furent manipulées. L'art de voler - des vies.

 

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Comment faire une BD après l'impeccable Superspy ? Eh bien en changeant de registre répond Matt Kindt qui nous emmène dans son Amérique avec L'histoire secrète d'un géant, parabole étonnante entre conte, mémoires familiales et zeste d'espionnage (on ne se refait pas !). D'une grande (hum) beauté graphique, reprenant la construction progressive de ses BD précédentes - mais où va-t-on ? mais que va nous révéler cet autre chemin ?- la BD invente donc ce véritable géant, être incapable de vivre normalement et qui pourtant y parvient, star, mascotte, mari, père, espion (si si) avant de se diriger vers une tangente. Racontée selon trois points de vue, cette BD désarçonne - mais je le redis après Superspy qu'attendre d'autre ? - et prend de réels risques: la métaphore ou l'allégorie ancrée dans la réalité de l'Amérique, faut oser. Au bilan, un charme tenace, étrange, diffus, que je n'arrive même pas clairement à expliquer. Originalité du mois.

 

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On finira au Japon pour trois mangas complètement disparates, mais reflétant tous le vieil air de ce blog: bon sang ils savent vraiment tout faire. Le très beau premier tome d'Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi est une passionnante entreprise autobiographique où l'auteur repart aux sources premières du manga d'après-guerre, et c'est là ce qui fait l'intérêt absolu de ce livre: montrer comment à partir de rien s'invente un langage, une culture, puis une industrie qui aujourd'hui structure une partie du monde de la BD. Entrée dans les coulisses de la naissance du manga, ce premier tome est scotchant: entre le triomphe de Tezuka, la naissance des magazines et de leurs concours délirants, et surtout l'invention d'une culture, tout est fascinant. Une leçon d'histoire, mais racontée comme des aventures. Enorme.

 

Heaven's door est un recueil de nouvelles (oups, j'aime pas les nouvelles !) de Keiichi Koike qui finalement est très plaisant, d'abord car varié, ensuite car très inventif, enfin parce que les univers des récits alternent science-fiction vintage, fantastique série B  et histoires d'enfance borderline parfois émouvantes. Bien sur c'est inégal, mais j'avoue avoir été séduit par l'univers de cet inconnu (pour moi).

 

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Et enfin une petite sucrerie comme je les aime, La Fille du bureau de tabac de Masahiko Matsumoto est une collection de courtes histoires des années 70, une époque où graphiquement le dessin est amusant comme tout, très rond et enfantin, alors que ces récits inaugurent un manga aux thèmes adultes, notamment la complexité des relations hommes-femmes. Cela donne donc un coktail étonnant, thèmes sérieux, situations pourtant souvent très humoristiques, et dessins décalés: là encore c'est une étape entre le manga traditionnel et aujourd'hui, mais c'est surtout une délicieuse épopée des maladroits touchants. Moi, j'adore, alors vite au bureau de tabac, non mais !

 

Une chanson pour ma belle qui se repose cet après-midi après ses frasques nocturnes...

 

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